Bidonville à Santiago du Chili

diplome d’architecture sur les bidonvilles

2. Le campement « Hermanos Eyraud »

Situation par rapport à la ville

Le bidonville “Hermanos Eyraud” (frères Eyraud), est situé dans le centre géographique de la commune appelée Estación Central (Gare Centrale), à l’ouest de la commune de Santiago, près de l’anneau intérieur de Santiago, dans un des ces espaces résiduels non définis par l’histoire récente du chili.

Sa situation, vu la proximité des différentes voies de transport au niveau communal, inter-communal et inter-régional, fait de lui un endroit très important pour ses habitants puisqu’ils se trouvent au sein d’un réseau fort de communication. Le campement se retrouve à 500 mètres environ de l’Autoroute centrale et à un peu plus d’un kilomètre de la voie principale de communication de la ville de Santiago (La Alameda).

Le terrain sur lequel se trouve le campement Hermanos Eyraud appartient à un propriétaire privé. Il fait partie d’une grande friche industrielle appartenant à l’ancienne ceinture de fer, dont une petite surface est destinée à la réparation des cars.

Dans la limite nord immédiate, existe une entreprise de recyclage. Vers l’est, le terrain donne sur la rue Padre Vicente Errázuriz, anciennement appelée Hermanos Eyraud (rue qui a donnée le nom au bidonville). Face au campement se trouve un quartier de logements sociaux appelé Villa La Palma. Ce quartier est d’une densité basse, qui s’élève au niveau R+1. Au niveau des équipements, on trouve, dans le secteur, une école, une polyclinique et des commerces de proximité à petite échelle. Le secteur est près de deux grands axes de circulation, sans espace intermédiaire entre ces circulations et le quartier. On se sent perdus dans ce quartier, entourés de non lieux. Un espace d’habitation isolé de la structure urbaine. Un site defini clairement par ses limites physiques, sans porosité l’unissant a la zone qui l’entoure.

Vers le sud, le campement est bordé par le Parc des Amériques (parque de las Américas). Ce parc appartient au programme de Parcs Urbains Métropolitains, géré par le Ministère du Logement et de l’Urbanisme, avec une surface de 6,8 ha. Ces parcs ont pour objectif d’améliorer la qualité de vie des habitants des communes pauvres de la ville de Santiago. Plus qu’intégrer et donner des espaces verts, ce parc fonctionne aussi comme une séparation et non comme un intégrateur social et urbain, par son statut physique complètement entouré de grilles.

Au sud-est du bidonville, on retrouve le quartier Los Nogales, très connu pour avoir été l’un des centres de la résistance populaire contre la dictature de Pinochet aux années ’70. Là aussi est né le chanteur populaire Victor Jara (mort sous la dictature), même si actuellement le quartier est connu pour ses taux de délinquance et ses trafics de drogues.[1]

Le droit à la permanence

Je me suis posé beaucoup de fois des questions sur l’éthique de l’architecte (et des professions en général). L’architecte conçoit en général pour des personnes, qui ont de l’argent pour se payer leur travail, l’architecte n’étant pas bénévole et construisant quel que soit la pays pour un budget certain, l’accession à la propriété n’étant malheureusement pas à la porté de tous. Dans le cas du logement social au Chili, le travail de conception est la plupart de temps fait par des entreprises immobilières qui ont des intérêts plus économiques que sociaux.

L’expulsion en périphérie génère plus d’exclusion que d’intégration. Même si le fait de rester au même endroit ne génère pas à lui seul l’intégration mais au moins ne crée pas de sentiment d’exclusion et de déracinement. C’est pour ça que l’intégration de ce quartier doit se faire physiquement et socialement, avec l’acceptation de l’existence du bidonville et sa pauvreté.

Le gouvernement propose des logements en dur d’une mauvaise qualité en périphérie, loin des réseaux sociaux et de travail. Avec le même argent donné par l’état pour financer ces logements en périphérie, on a la possibilité d’acheter le terrain où se trouve le bidonville maintenant et de financer la construction du centre de formation, avec l’aide de tous ceux qui sont concernés, en créant des liens avec leurs voisins et leur environnement. Sortir des décombres les espaces tus par la dictature.

Organisation Spatiale

Mon entrée dans le bidonville n’a pas été facile. Un premier contact avec les habitants de ce campement pour expliquer mes intentions et la démarche à utiliser, a servi pour poser les premières questions sur ses besoins et mes besoins d’intervenir dans cet espace. Une méfiance logique est apparue tout de suite dans l’ambiance de la conversation. Pourquoi allais-je m’intéresser à travailler sur un bidonville ? Il a pourtant toujours existé du bénévolat dans les bidonvilles, mais aussi les politiciens et leurs promesses de logement pour tout le monde. Moi, j’offrais seulement ma volonté d’aider d’une certaine façon (je ne savais pas laquelle) pour en échange me permettre de faire le relevé du bidonville. Je leur restituerai un rapport sur l’état des lieux du bidonville, un « certificat » du travail fait au bidonville, utile pour eux dans un possible dialogue avec (ou contre) la mairie.

Le campement « Hermanos Eyraud » a deux entrées depuis la rue Padre Vicente Errázuriz. Ces deux entrées définissent clairement deux sous-secteurs à l’intérieur du bidonville. Un premier secteur « labyrinthique » (depuis l’entrée nord) du à l’étrange conformation de ses passages et ruelles et un deuxième secteur « linéaire » (depuis l’entrée sud) [2], défini par la position des maisons attachés au mur sud du site. Des entrées bien définies comme entrée fonctionnelles et non comme de potentiels espaces de rencontres et d’échanges entre les réalités distinctes existantes dans un même espace.

Le secteur labyrinthique a un centre bien défini : le siège social. Ce siège se trouve à coté d’un lavoir qui définissait anciennement le centre symbolique du campement, rapport à l´existence d’eau potable à cet endroit est la rencontre constante entre les voisins. Actuellement cet espace est encore perçu comme le centre physique et symbolique du bidonville. Dans le bidonville, on peut faire une étude encore plus détaillée sur la distribution par îlots. Plus présent dans le secteur labyrinthique, se trouvent deux petits groupements de 4 ou 5 maisons, avec un sous-centre dans chacun d’entre eux. Dans les deux cas, c’est la configuration spatiale qui a créée cette fine séparation. Le plan urbain de la ville construite est régulier et linéaire, le plan du bidonville est hermétique, indéchiffrable pour l’observateur externe. Garder la symbolique de chaque espace pour la communauté. J’accepte la configuration que les habitants ont donnée d’une façon sensible et perceptuelle au bidonville.

Le bidonville est entouré du mur qui définissait l’ancienne usine où actuellement se trouve le campement. Ce mur protège le bidonville de l’extérieur, mais en même temps nie toute possibilité de relation physique avec le quartier. J’ai fait une sorte de recherche archéologique, pour savoir comment il avait été peuplé, car les gens ne souvenaient plus du début réel du bidonville. Le bidonville s’est « urbanisé » à partir du fond du site, pour ainsi continuer avec les cotés (collés au mur). Le mur comme frontière et horizon du bidonville. La façade existante est le vestige de l’ancienne usine où se trouve le bidonville. Cette façade coupe entièrement la relation avec la ville. Le bidonville se trouve encore dans la friche, ne faisant pas partie de la structure urbaine. Non seulement c’est un problème dans la relation du bidonville face au quartier, mais du quartier face à la ville. C’est une structure de coupures et de non-relations. Les coins qui restaient, ont été utilisés pour construire encore des baraques pour dormir.

Le bidonville, par le fait d’avoir été créer par chacun de ses habitants possède une quantité enorme d’espaces differents, une richesse spatiale peu de fois atteinte par la ville moderne. En détruisant le bidonville, on détruit complètement l’histoire et la richesse d’un cogglomérat d’espaces particuliers. Les liens que portent ses habitants a construire de cette manière ou les liens qui se sont tissés grâce a la collaboration dans la construction de leurs maisons seraient anéantis.

Par rapport aux espaces publics, la création de zones vertes pour les habitants du bidonville “Hermanos Eyraud” est nulle. Les seuls endroits à l’ombre sont les avant-toits faits aux entrées des maisons et le toit existant au dessus du lavoir. La zone nord est du campement possède une grande quantité d’arbres, mais elle est exclue de l’espace public, car elle appartient à un terrain « privé ». C´est seulement dans le secteur linéaire que les gens se sont préoccupés de s’approprier l’espace public en accrochant des guirlandes pour la décoration de cet espace. Malgré cette appropriation, on voit plus d’enfants dans le secteur labyrinthe. Il convient de souligner que la limite entre le privé et le public n’est jamais claire. L’espace public devient l’extension du privé, mais pas à l’inverse. La façade entre les différents logements et toujours continue, sans une différence entre les entrées aux logements (la porte par exemple) et le reste de la façade. Un seul tissu qui ne révèle pas ce qu’il cache derrière, on nous montre rien ni l’extérieur n’y est vu ou perçu, créant des espaces insécurisant où vivre. Avec une peur constante de l’espace public.

Soit les toitures ou les façades, ils sont faits d’accumulation de matériaux et déchets. On n’a rien, donc on garde tout ce qu’on trouve. Les murs de séparation sont utilisés comme sèche-linge de la même façon que les cordes pour sécher le linge sont placées au milieu des passages. On fait public ce que normalement est privé. Il n’y a pas une hiérarchisation des différents espaces, tant publics comme privés. Il n’y a pas des seuils dans le bidonville, la hiérarchisation spatiale. Créer des seuils tout en gardant l’aspect communautaire du bidonville.

Le plafond de l’espace public est une série de câblages devant le ciel. Le regarde ne se perd jamais dans l’infini, il n’y a pas le plaisir de regarder l’horizon. Un noeud d’espaces imbriqués et confus. Des couches et des couches de fils mis dans le temps.

L’intérieur des logements est très sombre, avec peu de lumière tant la journée comme la nuit. Les espaces sont très réduits. Les différents espaces à l’intérieur du logements sont utilisés dans plusieurs manières : le jour c’est le coin pour manger, la nuit cet espace se transforme en dortoir. Vu le manque des fenêtres, les espaces ne sont pas ventilés. La mediagua (maison préfabriqué avec deux fenêtres seulement) est utilisée tel quel, avec peu de transformations (comme l’aperture de fenêtres !).

La hauteur générale du campement est d’un seul niveau, avec l’exception de 4 agrandissements verticaux faits dans la zone sud est du campement. Le skyline du bidonville est semblable aux villages médiévaux, une ligne désordonnée dans le ciel, aidé par les fils électriques que le traversent. Le campement possède du commerce à l’intérieur, situés près des accès, dont l’un entre eux donne directement vers la rue. Question densité, environ 200 personnes vivent (enfants inclus), dans 3250 m² de superficie, ce qui donne une densité de 615 Hab. /ha, chiffre supérieur à l’estimation faite par l’Université du Chili par rapport au logement social[3]. Il y a 47 familles existantes, la densité de logements est ainsi de 145 logt/ha.

L’intégration sociale et physique

Le bidonville se situe dans un ancien site industriel, séparé seulement par une rue de la zone urbaine. Cette rue créée le sentiment d’écart non seulement physique, mais social. Elle détermine de quel coté on se trouve. La révélation de la signification de « se trouver de l’autre coté », dans la friche. Le quartier entier est à l’écart de la ville. L’urbanisation de la friche donne une possibilité de nouvelles expérimentations dans la structure de la ville de Santiago. Donner des endroits significatifs pour le quartier, situés dans un espace significatif de la ville, la ceinture de fer. Expulser les gens en périphérie ne permet pas une intégration, sinon une ghettoïsation systématique des secteurs plus pauvres. Mon idée est de faire sentir aux gens leur appartenance au site, le sentiment de respect entre citoyens. Le projet à développer permet la sédentarisation du bidonville, une reconnaissance de leur environnement et ses règles tacites de citoyenneté.

Matériaux

En dialoguant avec les habitants j’ai posé la question de qu’est-ce que vous préférerez : habiter en centre ville ou en périphérie ? La réponse était claire : ils préféreraient habiter en périphérie car la ils pourraient avoir une maison « en dur », même si les distances entre lieu de travail et domicile sont plus longues (2 à 3 heures dans la plupart des cas). Après leurs réponses j’ai contesté : et si on vous offre la même maison « en dur » mais en centre ville, au même endroit que le campement ? Ils m’ont répondu que dans ce cas la, bien sur ils préféreraient habiter en centre ville.

Selon la description faite par Carlos Martner[4], on peut appeler le campement Hermanor Eyraud un Campement par Addition, « où les personnes construisent leurs habitations et commencent à se coller les unes contre les autres en désordre, de façon indéfinie ». Selon les étapes d’évolution des campements definies par Carlos Martner, celui-ci se trouve à la deuxième, voir la troisième étape sur trois, puisque même si les matériaux ne sont pas « durs » (briques, béton, etc.), il y a une sophistication par rapport à l’utilisation du bois. La troisième étape est décrite comme celle où le campement possède des équipements. Dans cette troisième phase les habitants expriment le caractère collectif du bidonville en faisant « de la plantation d’arbres, de la peinture sur les façades mais aussi des demandes d’amélioration envers la mairie (lampadaires, collecte d´ordures…) ».

Les matériaux utilisés dans les constructions sont dans sa grande majorité le bois, les toits du zinc. Ils utilisent aussi le plastique pour couvrir les entrées d’eau par le toit. Dans le terrain, avec une superficie de 3280 m² d’un total de 54450 m², on peut trouver environs 30 mediaguas[5], lesquelles ont été petit à petit modifiées par leurs propriétaires, en agrandissant les espaces protégés de chaque maison. L’idée est d’utiliser les matériaux locaux d’une nouvelle façon. Des innovations techniques peuvent être faites dans la mesure que les gens acceptent d’évoluer dans sa propre façon de construire.

Une différence entre les bidonvilles chiliens et ceux, par exemple, du Brésil, réside qu’au chili les bidonvilles n’ont jamais été construits « en dur » durant leur période d’illégalité. Pourquoi construire en dur si bientôt on se fera évacuer ailleurs ? Les bidonvilles au Chili on toujours été construits en carton, bois, zinc, etc., sans s’intéresser au facteur climatique. La différence est faite par la source de chaleur à l’intérieur de la maison. Au nord, on ferme tout, pour ne pas permettre à l’air chaud de rentrer à l’intérieur de la maison ; au sud, pour ne pas le faire sortir. Par ailleurs, c’est une des caractéristiques des bidonvilles : des façades très fermées, de manière de ne rien montrer à l’extérieur.

Dans le temps ces maisons vont évoluer et seront construites en dur. L’image des trois petits cochons est très forte dans les bidonvilles. La maison en dur les amène aux images de sécurité et solidité (même si actuellement ce n’est pas le cas avec les avancements technologiques du bois par exemple), laissant derrière eux une empreinte pour leurs descendants.

Autogestion

Les bidonvilles se caractérisent aussi par leur aspect d’organisation et par le sens de la communauté. Ce qui arrive normalement quand on déplace les gens vers les logements sociaux, est la perte de ce sens communautaire et du travail en équipe. L’entretien des espaces communs appartient à la mairie, qui souvent n’entretient pas ces espaces car ils deviennent des espaces dangereux. Laissant toute intention de travail en équipe et de gestion du quartier à la mairie, les liens qui auparavant les liaient tendent à disparaître à partir du moment où ils adoptent un logement social. Les gens reviennent au contrôle social adopté pendant les 17 ans de dictature militaire.

Si on permet aux gens de rester sur place et de développer ses caractéristiques de communauté, leurs relations entre eux et à leur environnement n’en seront que plus fortes et favorables. Généralement l’état ne permet pas l’autogestion, pour garder un certain contrôle sur la population. Pour moi c’est la population qui décide et définit son propre avenir, car au moins tous les possibles défauts qu’ils vont trouver sur le chemin seront de leur propre responsabilité et de celle de personne d’autre, ce qui permettra une évolution de la société.


[1] PLADECO (Plan de Desarrollo Comunal, Noviembre 2005) Estación Central, 2005-2010.

[2] D’auprès la description de Juan Carlos Skewes V. dans « Los con techo, un desafío para la política de vivienda social », pages 103-124.

[3] « Vivienda Social : Tipología de Desarrollo Progresivo », INVI U. de Chile, U. Central, Santiago, 1987.

[4] Carlos Martner dans Mario Garcés. « Tomando su sitio, el movimiento de pobladores en Santiago, 1957-1970 »., pages 81-84,.

[5] La Mediagua est la maison d’urgence proposé par le gouvernement chilien, de dimensions 3×6 m. Cette « maison » est une construction autoportante faite en bois avec un toit en zinc, sans aucune isolation. Elle coûte environs 240€.

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