Bidonville à Santiago du Chili

diplome d’architecture sur les bidonvilles

4. Le Projet

Pourquoi ne pas faire des logements sociaux? La politique de logements sociaux chilien a comme caractéristique principale de faire un grand nombre de logements en proportion à la population existante, plus que les autres pays Latino américains. En relation à la quantité, il n’y a pas beaucoup de problèmes. Le vrai problème est la qualité de logements sociaux, problème qui est traité dans le livre « Los Con Techo »[1].

Pourquoi donc faire des logements sociaux si le système de financement de l’Etat Chilien ne prend pas en compte la qualité mais la quantité? C’est vrai que les derniers systèmes de financement prennent plus en compte la qualité, mais on n’a pas encore réussi à une véritable intégration et participation sociale. Il me semble plus important la possibilité de développer une cohésion sociale et urbaine, que de donner un produit fini qui ne générera pas de dynamiques sociales ni d’impulsion au sein du quartier.

Par exemple, une famille qui a des ressources suffisantes pour acheter un appartement pourra demander sans trop de problèmes un crédit à la banque, qu’elle finira par payer au bout de vingt-cinq ou trente ans. Une famille sans ressources n’aura pas l’accès à un crédit de la banque ni de l’argent pour se le payer ; pourtant elle prendra plus ou moins le même temps (vingt cinq ou trente ans) pour avoir une maison adaptée a ses besoins. En fait, la famille adaptera la maison tout au long de leur vie. Pourquoi imposer une façon de vivre que ne respecte pas leur façon réelle de vivre ? Le problème est qu’on n’essaye pas de comprendre l’habitat depuis leur point de vue. On essaye de les tirer vers le haut, sans regarder comment ils fonctionnent, quand il faut vraiment pousser vers le haut, en développant leurs capacités, en créant un esprit critique de citoyenneté active.

Le projet doit créer des pratiques sociales propres à conforter la construction d’une histoire et d’une mémoire communes, plus précisément récupérer ces espaces perdus pendant la dictature et générer des espaces publics que développent des échanges, des situations.

La création d’un centre de formation

Comment insérer un projet sans forcer les gens ; d’une certaine manière sans imposer un projet d’architecture ? Mon intention est de m’insérer dans la dynamique du bidonville en réfléchissant de tous cotés comment intégrer le bidonville à la dynamique de la ville construite, savante, car l’architecture n’est pas seulement le bâti, sinon le processus social et spatial de ce que ce bâti déclenche. Le projet comprend le centre de formation, une bibliothèque de quartier, un garderie et le repositionnement du siège social.

Tout est en relation à l’éducation. La formation se fait en même temps que la construction du centre, permettant l’apprentissage, l’observation et l’intégration de ses habitants au travail. Tout le programme proposé n’existera pas sans l’énergie que les habitants vont donner pour l’évolution du bidonville. Cette partie de la ville se construirait par nous même pour ainsi participer à la construction et la dynamique de Santiago. Tout de suite les sensations d’appartenance au site et la collaboration entre ses habitants émergeraient. L’espace public sera utilisé de manière voulue, à la différence de la délinquance, non voulue.

Pour améliorer le bidonville en question, le programme proposé consiste à développer les capacités des habitants et de mettre en place une économie locale adaptée à l’échelle du quartier. Une intégration urbaine, une reconnaissance de l’existence du bidonville (et par conséquence, de ses habitants et leurs capacités) et une citoyenneté en tant que droit à la participation active dans la construction de la ville. La ville accepte l’existence du bidonville et en échange le bidonville offre un programme défini à la ville. Il offre des espaces de récréation, de participation. Les décombres spatiaux que la dictature nous a légués seront des potentiels pour créer de nouvelles situations de ville.

La relation directe entre la ville construite et le bidonville se fait par la création d’une nouvelle façade, un mur programmatique. Ce mur présente d’une certaine façon les activités faites à l’intérieur du bidonville et en même temps propose une nouvelle utilisation de l’espace public. Ce mur dispose principalement du commerce et d’un arrêt de bus (existant, mais présenté d’une façon très légère actuellement par rapport à l’environnement), pour ainsi continuer avec un travail de continuité urbaine avec la modification de la « texture » de la rue. Tout le mur qui entoure le bidonville sera transformé en espaces de rencontre avec la ville. Mon idée est de traiter la façade tel que la façade d’une maison « normale » dans la ville, une urbanisation de l’existant. Créer des horizons et non des barrières spatiales.

Le point central entre le bidonville et la ville existante est la place entre eux. Je ne saurai pas dire si l’urbanisation de cet endroit fait dans les années ’70 a pris en compte l’évolution du quartier et ses espaces publics, car la population s’est enfermée chez elle durant la dictature, en laissant l’espace public sans aménagements, créant en son sein des espaces tournés vers l’intérieur du logement.

La création d’un centre de formation dans un bidonville aide au développement de la population locale dans le sens constructif et dans le sens social. Le centre créera une activité constante dans la vie du quartier, une appropriation spatiale et sociale d’un endroit délaissé, écarté du mouvement de la ville de Santiago. Le centre de formation (qui comprend des ateliers de travail, deux salles de cours et le repositionnement du siège social) est placé face au centre du campement (centre symbolique comme j’ai précisé plus haut). L’idée est de créer une nouvelle place centrale en profitant de sa signification symbolique ; laisser rentrer l’air et faire de l’espace pour accueillir la population et créer une nouvelle centralité au milieu du bidonville. Paul Zucker définit la place comme « parc de stationnement psychologique dans le paysage urbain (…). C’est elle qui fait de la communauté une communauté et pas seulement un ensemble d’individus »[2]. Le travail des espaces intermédiaires est l’un des points principaux de ce nouveau bâtiment introduit dans le bidonville. Un jeu subtil de ces espaces intermédiaires pour créer une hiérarchisation entre l’espace public et privé dans un endroit où les surfaces sont très réduites.

Située dans la partie arrière du site seront situés la garderie et la bibliothèque de quartier. Cet emplacement permet de lier le programme (et par conséquent la population liée à ce programme) avec une prochaine urbanisation du site. Après la tombée du mur le bidonville sera connecté à la ville d’une façon « naturelle ». L’emplacement du bâtiment et sa configuration permettront d’intégrer le bidonville et ses acteurs à la trame urbaine. Mon idée n’est pas de détruire l’existant sinon de le modifier le moins possible (on sait déjà que l’architecture adapte l’environnement pour l’utilisation humaine) pour permettre l’intégration à la ville.

La morphologie du bidonville et de ses limites donnent une base d’urbanisation possible du terrain vague, de manière inconsciente. La taille du terrain a permis l’accès à certaine quantité de gens qui ne dépasse pas une densité critique. C’est une taille qui permet une organisation et administration à une échelle locale. A partir de cette base on créera au coté sud du bidonville une rue d’accès, permettant l’accès au centre de la friche à urbaniser et la communication.

Le projet permet d’intégrer les connaissances acquises dans le centre de formation pour l´amélioration progressive du quartier, aussi bien socialement que morphologiquement. L’atelier de boulangerie permet au gens l’acquisition d’un savoir-faire en même temps que l’approvisionnement de pain pour le quartier; ces ateliers de formation vont permettre à la population de s’agrandir, de construire pour soi-même ou pour les voisins dans le besoin. Tout le processus de configuration du bidonville est lié avec le quartier existant et vice-versa. Si bien qu’en ce moment le bidonville s’est intégré au coté délaissé, au coté étranger, on ira se former dans ce bidonville qui ne sera plus un bidonville, sinon un quartier avec des espaces caractéristiques, crées par ses propres habitants. On pourrait consommer du pain produit là-bas, on échangerait des expériences et des savoirs.

Une méthode d’appropriation de l’espace public

L’intégration dans l´espace urbain et l´appropriation de l’espace public perdu au détriment du quartier, sera renouée par le changement du point de vue de la pauvreté. Comme aux Etats-Unis, l’arrivée d’une économie libérale en Amérique latine a permis une « ghettoïsation » des quartiers, riches et pauvres indifféremment. Un exemple aberrant existe à Santiago, ou les communes riches (qui ont de vastes terrains à construire) se séparent des pauvres (qui sont arrivés grâce à la disponibilité de ces terrains) en construisant une clôture, une séparation plus symbolique que physique, juste pour faire la différence entre eux (les riches, les puissants, les savants) et le reste (les abandonnés, les ignorants). Cette séparation, dans le résultat, ne diffère pas trop du mur de Berlin, du mur frontalier entre les Etats-Unis et le Mexique ou encore du dit « mur de la honte » construit en Cisjordanie entre juifs et palestiniens, dans le sens où ce mur marque bien notre différence, différence qu’on n’est pas capables de régler de façon politique.

La libéralisation du marché du sol à crée une forte ségrégation entre les différents groupes socio-économiques, ainsi qu’une diminution physique des espaces. Les nouvelles lois économiques ont crée forcément ces deux pôles riches et pauvres, tandis que l’espace intermédiaire n’a pas été conçu ou défini par la loi.

Dans les années ’80, l’espace public au Chili été l’expression de la résistance face à la domination militaire, ce qui à donné comme conséquence une société repliée sur sa sphère privée. Avec l’arrivé de la démocratie dans les années ’90, après 17 ans de répression sociale, l’espace public avait perdu le sens d’espace de rencontre, son sens. Un sentiment général d’insécurité ouvrait alors les portes aux nouvelles économies, ainsi qu’à la création d’espaces semi-publics, où les Malls, grands centres commerciaux à l’américaine et les dits « non lieux » se feront la place belle et se sacraliseront comme les nouveaux espaces officiels de rencontre de la société chilienne. Cette tendance à favoriser la privatisation de l’espace public associé à l’échange commercial, le sentiment de ‘peur face à l’autre’ comme résultat du repli vers la sphère privée et une structure administrative non coordonnée, ont produit une ville avec une conception ambiguë de l’espace public qui n’est pas intégré aux relations sociales.

La sensation dans le bidonville est de ne pas appartenir au site où ils se trouvent.

L’objet d’architecture doit donc, actuellement, être le résultat de la collaboration du futur habitant et du constructeur concepteur (architecte).[3] Une méthodologie d’appropriation de l’espace public doit se faire avec l’ensemble des habitants du quartier en même temps que la construction du centre de formation, en profitant de l’effervescence du moment. Ce moment servira pour projeter les lignes directrices en rapport à l’appropriation de l’espace et pour aussi recréer les rencontres.

Dans les bidonvilles, l’espace public est l’extension de la maison, dû aux limitations de surface à l’intérieur des habitations. Le travail de l’architecte est aussi de prendre position sur l´espace public (toujours ensemble avec la population), pour ainsi continuer comme « consultant » sur l´espace privé, pour rappeler les mots de Yona Friedmann. L’architecte devient un guide de référence technique et administratif par rapport à la construction de l’habitat des bidonvilles.

Du moment qu’on accepte la forme du bidonville, on incorpore des accès (rues, passages) et on fait appartenir le bidonville à la ville comme un quartier de plus, et non comme un terrain occupé de façon illégale. Il se crée dans le quartier une effervescence grâce au travail groupal..

L’appropriation de l’espace public doit se faire en différentes phases pour intégrer graduellement la ville et le bidonville.

La première partie consiste à créer les ateliers de travail (charpente, plantes et maçonnerie) qui permettront la formation des personnes intéressées et en même temps un pas en avant face à l’évolution du bidonville et du quartier. Je rappelle que le programme proposé n’est pas un propulseur pour l’évolution du bidonville tout seul, mais un agent dynamique dans tout le quartier.

Les briques récupérées du mur de la façade principale vont servir pour la construction des ateliers, en créant un engagement de la plupart des habitants à la construction de leur nouveau quartier.

Une deuxième partie consistera à la construction de la garderie et la bibliothèque de quartier, pour ainsi permettre la participation de toute la communauté dans le projet. Dans cette partie se fera aussi l’aménagement progressif des espaces communs, pour enrichir l’esprit communautaire du quartier. Dans la troisième partie, les murs seront démolis pour accomplir une étape d’intégration physique avec la ville. A ce moment là, la dynamique de quartier sera en charge de continuer l’évolution.

Dans cet espace communautaire je veux travailler l’espace public, représentation directe de la vie communautaire. « Le sol, par son revêtement, fonctionne comme élément de continuité et d’unification, pouvant aussi être mis en valeur par un dessin géométrique régulier »[4].

Un projet à long terme

Le projet prend en compte le fait qu’il ne sera pas construit de la nuit au lendemain. Je ne sais pas comment les maisons vont évoluer dans le temps, ça dépend complètement des utilisateurs, mais je dirige, avec le projet, le chemin qu’elles doivent prendre dans le temps. On crée cette intégration dans la structure et fonctionnement de la ville. Les limites qui auparavant définissaient le bidonville, avec le projet deviennent des endroits de rencontre. L’évolution du bidonville (construction en dur, intégration social entre ses habitants) commencera avec le projet, mais prendra un peu plus de temps à se définir. Le projet crée une stratégie d’appropriation de l’espace, l’espace commun et le privé. En acceptant le sens de communauté des bidonvilles, on donne plus de liberté et sécurité pour les individus, la famille et le groupe lui-même. L’habitat est avant toute chose un habitat support de pratiques sociales qu’on veut novatrices.


[1] « Les Avec Toit » (traduction littérale). Ediciones SUR, Santiago, 2005.

[2] NORBERG-SCHULZ, Christian. « Habiter, vers une architecture figurative »., page 61.

[3] FRIEDMANN, Yona. « L’architecture de survie », page 20.

[4] NORBERG-SCHULZ, Christian. « Habiter, vers une architecture figurative »., page 63.

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